
Cingria Charles-Albert – Florides helvètes:« Il faut sans retard que je dise que j’adore les vieilles dames russes. C’est prodigieux ce confort d’âme […] qu’elles réussissent à réaliser, positivement avec rien. Il y a là un miracle et qui ne s’explique que par un inconcevable impératif de survivance […] Ça pour dire que nous étions à Genève dans une de ces douces et anciennes maisons de mollasse grise qui surplombent l’Arve, moi et quelques catastrophés du régime, et nous étions en train de papoter en prenant tschaï (« tschaï » c’est thé) avec « baba » et avec pommes, lorsque trois coups frappés à la porte nous firent tous sursauter. »
C’est par ces trois coups dramatiques (qui annoncent non la terreur bolchévique mais l’arrivée paisible du laitier) que débute Florides helvètes, un ensemble de cinq petites chroniques publiées en hebdomadaire entre 1941-42 et réunies en recueil aux Portes de France en 1944. Cingria, que la guerre a ramené dans son pays natal, parcourt la Suisse en zigzag (et à vélo), un peu à la manière de son compatriote et prédécesseur Rodolphe Töpffer(Chessex 31-32). Aussi l’auteur nous entraîne-t-il des milieux russes et feutrés de Genève jusqu’à Berne, où la courtoisie exquise d’un policier ramenant un chien que l’on n’a pas perdu l’enchante autant que les statues polychromes des anciennes fontaines ou le dialecte local, auquel il ne comprend rien mais qui le ravit : « les langues, n’est-ce pas, sont faites pour être admirées, contemplées, beaucoup plus que pour être comprises. […] C’est splendide, à vrai dire, d’entendre vibrer comme vibre un bocal dangereusement significatif cet instrument étourdissant qu’est un être. ».
De Berne, il met ensuite le cap sur Payerne, l’ancienne capitale de la Bourgogne transjurane, qui lui rappelle le Midi : « Des mantes religieuses doivent s’ébrouer en grandes cavalcades sur les talus. Le ton des artères est vélocipédiste – noblement. Et là aussi, comme dans toute ville romane-romande, les platanes, vides de feuilles encore, s’en donnent à cœur de joie avec leurs gesticulations de casse-tête anthropophagiques ». Après une visite de l’abbatiale du XIe siècle et de son petit musée abritant une improbable collection d’animaux exotiques, il repart à tire-d’aile, cette fois-ci pour la très catholique Fribourg. La ville à la frontière des langues lui fait penser à « l’Espagne et [à] son prodigieux climat de docteurs en droit canon qui font trembler des falaises de sable fin quand ils passent. Trente ans de leur vie ils font leurs cours et répondent aux interruptions en latin, disent aussi les choses tout usuelles de la vie en latin — avec n’importe quel accent, il est vrai — sans que jamais un solécisme puisse leur être reproché ». De retour sur les bords du Léman, il fait halte à Renens-Ouchy-Lausanne, puis poursuit jusqu’à Montreux où les palaces et villas de style « anglo-suranné-balnéaire-héliopolitain » lui évoquent un XIXe siècle « sub specie aeternitatis ». Il termine son périple à Sierre, en Valais, où il rend hommage à ce pays de vins « amers et tendres – et véhémentement riches ».
Par leur style enjoué où se mêlent l’érudition et la conversation, l’enchantement naïf et le sens quelque peu surréaliste de la cocasserie, ces chroniques éclectiques et primesautières qui se réclament explicitement des Florides d’Apulée évoquent également Le Paysan de Paris d’Aragon. Car Cingria, « l’un des plus incisifs inventeurs de la phrase libre et du merveilleux moderne » selon Jacques Chessex, a le regard jouissif et gourmand d’un « poète-chroniqueur » (Chessex 15, 62). Prenant allègrement la clé des champs, il saisit toutes les occasions de sortir des chemins battus, s’arrête longuement sur les détails les plus inattendus, se répand en digressions ludiques qui confèrent à ces lieux si familiers à ses lecteurs suisses toute la saveur d’un territoire imaginaire.
Florides helvètes est suivi de quatre autres chroniques : « Impressions d’un passant à Lausanne » (1932), « Musiques de Fribourg » (1945), auxquelles s’ajoutent deux textes sur le Valais : « Ce pays qui est une vallée » (1931) et « Le Parcours du Haut-Rhône » (1944).
[Sources : Chessex, Jacques. Charles-Albert Cingria. (Paris : Seghers, 1967).]
La photo de première page, Dans les champs en direction d’Assens, a été prise par Laura Barr-Wells en octobre 2011.
