Zweig Stefan – Les Heures étoilées de l’humanité

Zweig Stefan – Les Heures étoilées de l’humanité: « Elle est là, en effet, presque sans défense, à portée d’une main hardie. Tout ce qu’il en reste, c’est une métropole sans dépendances et encore l’empereur, le basiléus, n’en possède-t-il plus qu’une partie (l’actuelle Stamboul) tandis que tout le pays situé derrière les murs de la ville est tombé au pouvoir des Turcs.»
Les neuf miniatures historiques (huit en prose et une en vers) sélectionnées pour cette première édition française des Heures étoilées (il y en eut quatorze en tout) furent composées entre 1927 et 1939, soit durant la période la plus menaçante de l’entre-deux-guerres. En neuf « moments décisifs de l’humanité » allant de la chute de Byzance en mai 1453 à la conquête de l’Antarctique en janvier 1912, Stefan Zweig déploie une vision kaléidoscopique de l’Histoire (avec un grand H) qu’il interroge dans ses continuités et ses fractures afin d’y trouver des réponses aux questions qui taraudent son époque.

Né en 1881 dans une famille juive de la haute bourgeoisie viennoise, Zweig est alors l’un des auteurs européens les plus lus de sa génération (Bona 351). Sa relation à la situation politique de son temps est cependant énigmatique, voire contradictoire. À la différence d’un Thomas Mann ou d’un Joseph Roth, Zweig, qui suit avec inquiétude la montée des fascismes, demeure un pacifiste convaincu préférant rester « au-dessus de la mêlée » (comme le disait Romain Rolland). En réalité, il a depuis toujours une profonde aversion pour la politique et se refuse à tout engagement ou prise de position publique (Liska 210-213 ; Bona 210).

Sûr que l’Histoire détient les clés du présent, il se tourne vers le passé pour y puiser des leçons et y trouver des sources d’inspiration. Ainsi, des événements aussi disparates que la fin de l’Empire romain d’Orient en 1453, la brutalité sanguinaire d’un Balboa, qui fut le premier blanc à découvrir le Pacifique en 1513, la fatidique minute d’hésitation du général Grouchy à Waterloo en 1815 ou encore la destruction de la Nouvelle Helvétie lors de la ruée vers l’or en Californie en 1848 prennent une valeur d’avertissement. En revanche, « La résurrection de George Frédéric Haendel », qui relate les circonstances quasi miraculeuses de la composition du Messie en 1741, « Le génie d’une nuit », qui détaille de façon pittoresque comment La Marseillaise vint à Rouget de Lisle en 1792, « L’Élégie de Marienbad, 5 septembre 1823 », qui évoque avec tendresse l’ultime sursaut poétique d’un Goethe amoureux mais vieillissant, mais aussi l’épisode où Dostoïevski réchappe de justesse à son exécution décembre 1849 ainsi que l’expédition malheureuse mais héroïque du capitaine Scott au pôle Sud en janvier 1912 sont autant d’épiphanies qui s’offrent comme des moments de grâce et d’espoir face à l’adversité.

Si Zweig a toujours eu le culte des héros (heureux ou malheureux) et s’intéresse généralement aux grands noms de l’Histoire occidentale (en témoignent ses biographies sur Fouché, Marie-Stuart, Marie-Antoinette, Magellan, Érasme et bien d’autres encore), tel n’est pas le cas des Heures étoilées qui mettent en scène des hommes obscurs aussi bien qu’illustres (Bona 255). Mais Zweig n’est pas historien et c’est donc naturellement en écrivain sachant plaire à son nombreux public qu’il aborde l’Histoire — une histoire nostalgique, tourmentée mais glorieuse qu’il contemple du haut de son point de vue omniscient. Avec son talent de conteur, sa verve coutumière, sa finesse psychologique, son lyrisme, son souffle épique et ses accents pathétiques allant parfois jusqu’à l’exaltation, Zweig sait mieux que personne donner vie à ses personnages, leur forger une intériorité complexe, pleine de passions et de contradictions. Sous sa plume, ces héros et antihéros aux destins contrastés, faits de grandeurs et de vicissitudes, méritent une place dans l’Histoire, si modeste soit-elle, car ils ont contribué, en bien ou en mal, à changer le monde.

Sources : Bona, Dominique. Stefan Zweig, l’ami blessé. (Paris, Grasset, 1996) ; Garot, Marion. « Stefan Zweig, gardien de l’héritage européen ». (https://www.researchgate.net/publication/360113640_Stefan_Zweig_gardien_de_l’heritage_europeen, April 2022) ; Liska, Vivian. “A Spectral Mirror Image. Stefan Zweig and his critics”, Zweig Reconsidered. Mark H. Gelber, ed. (Tübingen : Max Niemeyer Verlag, 2007, 203-217) ; Rolland, Romain. Au-dessus de la mêlée. (Paris, Paul Ollendorf, 1915). [Rolland, qui renonça au pacifisme dès les années 1920, reprocha vivement à Zweig de ne pas en avoir fait autant.]

L’illustration de première page reprend L’Entrée du sultan Mehmet II à Constantinople le vingt-neuf mai 1453, huile sur toile, 1876, de Jean-Joseph Benjamin-Constant (Musée des Augustins, Toulouse)

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3 réflexions sur “Zweig Stefan – Les Heures étoilées de l’humanité”

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