
Crisinel Edmond-Henri -Le Veilleur:
« Miracle d’un seul vers après tant de silence ! / Prodige de renaître au monde pour un jour ! »
Les deux vers qui inaugurent ce magnifique recueil de Crisinel (Faoug 1897 — Nyon 1948) saluent le retour inespéré de l’inspiration poétique. Mais sous la jubilation perce déjà l’inquiétude, car le poète vaudois sait d’amère expérience que le chant qui rejaillit après plus de quinze années de silence peut à tout moment se tarir. Aussi est-ce en veilleur « au cœur du néant » (Bulliard) que Crisinel recueille la voix fugace qui file sa mélopée entre espoir et angoisse, révolte et renoncement. « Ma loi, c’est de veiller, homme ou fantôme, / C’est d’entrevoir, dans l’ombre, obscurs symptômes, / Tout ce que Dieu condamne et qui faiblit. »
D’où l’urgence déchirante et la mélancolie toute nervalienne qui imprègnent ces pages d’une « fluidité élégiaque » (Raymond 213). Crisinel fait courageusement face à la maladie mentale qui l’a conduit à deux reprises déjà en clinique psychiatrique (« Sans espérance, aux enfers descendue, / Mon âme expie en la morne étendue. . . »). Il évoque le spectre de l’insomnie (« Sommeil, adieu !… j’ai mes flambeaux, mes livres. / Pour vous, mes sœurs, dormez, je saurai vivre ! / Par vos doux soins lentement apaisé, /Je fléchirai les Ombres taciturnes, / Les sept démons et les Chiennes nocturnes, / Dont, sur mon cœur, l’épouvante a pesé. ») et dit aussi sa douleur de renoncer à un amour qui n’ose dire son nom (« Ô toi qui viens à moi, jeune et semblable à l’Autre, / Les mains pleines de tout, de tout ce qui fut nôtre / [Hallucinante image en sa gravité sœur], / Sache que je renonce à l’amère douceur / D’aimer, d’aimer un beau visage aux yeux immenses. »)
Poète de l’intériorité, poète « maudit », partageant avec Hölderlin et Nerval l’expérience intime de la folie, Crisinel s’exprime dans une langue où l’on perçoit des échos de Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ainsi que Novalis et Rilke, (Chessex, Gsteiger, Raymond). Au mitan du 20e siècle, la rigueur de sa langue classique n’a pourtant rien d’une attitude précieuse ; elle est l’instrument stylistique qui lui permet de dompter son chaos intérieur : « C’est là le paradoxe de l’œuvre de E.-H. Crisinel qu’elle exprime en une langue cristalline, dans une prose ou des vers d’une facture impeccable, l’expérience du gouffre et de la sujétion aux forces démoniaques. » (Berchtold p. 356).
La vocation poétique du jeune Crisinel se confirme autour de ses vingt ans, pendant une année passée à Zurich où il est précepteur d’un adolescent dont il s’éprend, à son plus grand désarroi. Affolé par des égarements qu’il n’a pas commis, rongé par une culpabilité délirante liée à l’austère éducation protestante reçue de sa mère, il succombe à une dépression qui le conduit à détruire ses premiers poèmes et entraîne son hospitalisation en clinique psychiatrique (1919). En 1921, il entre à la rédaction de La Revue de Lausanne où il restera jusqu’à sa mort. En 1930, nouvelle crise dépressive et nouvel internement. Au mois d’août 1936, c’est le retour miraculeux de l’inspiration poétique : Élégie de la maison des morts paraît en 1937, Le Veilleur en 1939, Alectone, son œuvre majeure, sort en 1944. La même année, le Prix Schiller couronne l’ensemble de son œuvre. En 1945, il publie Nuit de juin, mais la maladie rôde. En 1948, à la suite d’une troisième grave dépression, il met fin à ses jours en se noyant dans le Léman.
« Ma route est d’un pays où vivre me déchire. »
[Sources : Berchtold, Alfred. La Suisse romande au cap du XXe siècle. (Lausanne : Payot, 1963) ; Bulliard, Éric. Crisinel, veiller au cœur du néant. (Gollion : Infolio Presto, 2022) ; Chessex, Jacques. Les Saintes Écritures. (Lausanne : Bertil Galland, 1972) ; Gsteiger, Manfred. La Nouvelle Littérature romande. (Vevey : Bertil Galland 1978, 117-128) ; Raymond, Marcel. « Tragique et Poésie » in Hommage à E.-H. Crisinel. (Études de Lettres, Vo. 1, No 3, 1968).]
La photographie de première page, Ciel en feu, a été prise par Laura Barr-Wells le 24 décembre 2023.
