Saint-Hélier Monique – Bois Mort

Saint-Hélier Monique – Bois Mort : Le « cycle des Alérac » se situe au tournant du XXe siècle, dans une petite ville protestante du Jura neuchâtelois qui rappelle beaucoup La Chaux-de-Fond. Il met en présence trois familles aux destins mystérieusement entrecroisés. Guillaume Alérac et sa petite-fille Carolle, âgée de 20 ans, sont les derniers représentants d’une lignée de grands propriétaires terriens dont la fortune, issue du commerce des montres, des automates et du sucre, remonte au XVIIIe siècle. Viscéralement attachés à leurs terres et à leur demeure seigneuriale peuplée d’ancêtres, les Alérac se battent vaillamment contre leurs créanciers pour tenter de sauvegarder les dernières miettes de leur patrimoine. Les Graew, au contraire, sont des paysans prospères, venus on ne sait d’où (peut-être de Suisse allemande). Leur unique descendant, Jonathan, est un homme habile, ambitieux et avide qui profite de la faillite des Alérac pour racheter leurs fermes. Quant à Jérôme Balagny, héritier d’une riche famille de la grande bourgeoisie locale, il symbolise la génération montante de l’industrie horlogère moderne (Jacquier 148-155). Autour d’eux gravitent de vagues cousins, des protégés et des serviteurs hauts en couleur qui contribuent au charme hypnotique d’une œuvre où les personnages ne se révèlent que peu à peu, par petites touches impressionnistes, au fur et à mesure que les souvenirs, les images et les secrets à demi-avoués brouillent le déroulement de l’intrigue et l’emportent sur sa linéarité.

À sa parution en 1934 chez Grasset, Bois-Mort, présenté comme un roman français inspiré « des techniques narratives développées […] par Virginia Wolf » (Dubois 2014, 111) suscite une virulente polémique qui catapulte Monique Saint-Hélier sur le devant de la scène littéraire. Pour certains, ce roman novateur et poétique est une véritable révélation ; pour d’autres, son absence (apparente) de composition et sa narration fragmentaire constituent un affront au roman français classique. Mais la controverse fait vendre et entraîne des traductions en plusieurs langues. « Comment une jeune femme suisse arrivée à Paris en 1926, sans aucune publication à son actif, réussit-elle à se positionner aussi avantageusement dans le champ littéraire français des années trente ? » (Dubois 2014, 12).

Née Berthe Eimann en 1895 à La Chaux-de-Fonds, orpheline de mère, élevée dans le protestantisme par son père horloger et une belle-mère austère, la future romancière entame des études de médecine puis de lettres à l’Université de Lausanne où elle rencontre son futur mari, Ulysse Briod. Le couple s’installe à Berne en 1917 où elle poursuit ses études de lettres tout en travaillant comme secrétaire auprès de l’écrivain Gonzague de Reynold. Convertis au catholicisme, Berthe et Ulysse changent de prénoms et deviennent Monique et Blaise. En 1919, elle souffre de graves problèmes de santé qui l’immobilisent pendant trois ans dans une clinique bernoise. En 1923, toujours à Berne, elle rencontre Rilke qui la révèle à elle-même. Le poète, déjà âgé et malade, est touché par cette jeune femme fragile. Dans leur correspondance, il lui apprend à valoriser sa souffrance et l’encourage dans son écriture.

En janvier 1927, fraîchement débarquée à Paris, elle publie un hommage à Rilke (mort le 29 décembre 1926), qu’elle signe de son pseudonyme — Monique Saint-Hélier. Or, c’est l’époque où la France s’engoue pour le poète disparu ; c’est donc tout « auréolée de son intimité avec Rilke » (Dubois 2005, 162) que Monique Saint-Hélier, parrainée par d’éminents rilkéens français (dont Edmond Jaloux), entre chez Grasset qui publiera son premier roman, La Cage aux rêves (1932), ainsi que les suivants. Dès 1927 cependant, la romancière est atteinte d’une incurable paralysie des jambes qui la consigne à domicile. Recluse dans sa chambre mais entourée d’un vaste réseau d’amis fidèles (Paulhan, Gide, Supervielle, Jean Dubuffet, Marie Laurencin…), elle poursuit obstinément l’élaboration du « cycle des Alérac ». En 1936 paraît Le Cavalier de paille, puis, en 1952, après un long et douloureux hiatus, Le Martin-pêcheur, suivi de L’Arrosoir rouge. Ce bref roman, publié en 1955, sort quelques semaines avant la mort de l’écrivaine qui s’éteint le 9 mars de la même année sans avoir pu achever son œuvre.

Sources : Dubois, Maud. « Entre succès et oubli : Monique Saint-Hélier et le cycle des Alérac », in Roman 20–50, no 40, 2005, pp. 159–173 ; Dubois, Maud. L’œuvre sans fin. Genève : Droz 2014 ; Jacquier, Claire. « Pour une lecture réaliste de Monique Saint-Hélier », in André Gendre et alii, Des mots rayonnants, des mots de lumière… Genève : Droz, 2013, pp. 143-158.] La photo de première page (maquette Laura Barr-Wells), Forêts et collines a été prise par Anne van de Perre.

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