Essai et Chronique

Baudelaire Charles – Morale du Joujou, De l’essence du rire

Baudelaire Charles - Morale du Joujou, De l'essence du rire - Bibliothèque numérique romande - Sylvie Savary Proues de navires hollandaisBaudelaire Charles – Morale du Joujou, De l’essence du rire (Le Joujou du Pauvre, Quelques caricaturistes français et étrangers) : « Elle ouvrit la porte d’une chambre où s’offrait un spectacle extraordinaire et vraiment féerique. Les murs ne se voyaient pas, tellement ils étaient revêtus de joujoux. […] Il y avait là un monde de jouets de toute espèce, depuis les plus chers jusqu’aux plus modestes, depuis les plus simples jusqu’aux plus compliqués. » Nostalgique, Baudelaire nous raconte comment, enfant, il fut confronté à ce choix cornélien : opter, parmi ces merveilles offertes, pour la plus belle ou, plus poliment, pour un jouet « médiocre ». De cette anecdote, Baudelaire tire une morale. Quel jouet permet le jeu ? Le jouet du pauvre permet-t-il à l’enfant de jouer autant que celui du riche ? N’est-ce pas plutôt l’imagination de l’enfant qui permet le jeu, parfois même sans jouet ? Le jouet ne serait-il que l’initiateur à la poésie de la vie, par ses couleurs et ses formes qui dépassent le terne réel ? Que l’enfant le casse, le conserve précieusement, le choie… Qu’importe…

Le rire est-il satanique ? Rire du malheur d’autrui, d’un homme qui trébuche ou qui est ridicule, n’est-ce point peu charitable ? Le sage ne rit-il qu’en tremblant comme l’écrivait Bossuet ? Mais à côté de ce comique de circonstance, relatif, n’y a-t-il pas un comique absolu, romantique ? Un comique qui s’ignore, innocent comme on peut le trouver dans le grotesque, la Comedia del Arte. Baudelaire nous invite alors à revisiter des caricaturistes français et étrangers. Virginie, fraîchement débarquée de son île ne rirait sans doute pas en regardant une caricature dont elle ne saisirait pas le sens mais ne serait-elle pas saisie devant l’un des moines de Goya ? Nous avons choisi d’illustrer cette visite pour que l’écrit puisse trouver son prolongement dans l’image qu’il évoque.

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Jarry Alfred – Spéculations

Jarry Alfred - Spéculations - Bibliothèque numérique romande - Ancha mouetteJarry Alfred – Spéculations (Hannetons, hameçons et hanoteaux et autres spéculations) : « Le fusil moderne n’est donc plus qu’une arme dont les effets sont invisibles, silencieux, d’une innocuité parfaite, autant dire nuls. Des philanthropes prétextent, afin de conserver cet engin de paix, qu’il n’est pas impossible que la piqûre de la petite balle et sa circulation de part en part du corps n’aille pas sans une légère douleur. […] De récents événements privés nous ont permis d’observer de près quelques beaux spécimens de cet organe préhensile de la société, le gendarme. »

Ce recueil d’une cinquantaine d’articles est paru dans « La Revue blanche » de 1901 à 1903. Ces articles sont parfois iconoclastes (Hommage posthume), absurdes (Les Confetti-neige, Les Fusils transformés), faussement érudits (Cynégétique de l’Omnibus), irrévérencieux (L’Avarie), faussement naïfs (Accidents de chemin de fer), ironiques (Hannetons, Hameçons et Hanotaux) ou, souvent, tout ceci à la fois.

Vérités ou non-vérités ? Chronique vraie ou inventée ? Sérieux ou humour ? À vous de choisir !

L’alcool, l’orthographe, les parents et les enfants, la maréchaussée, les reines, la guerre, tout est bon pour nous inviter à une « spéculation » paraissant sérieuse, mais complètement décalée et humoristique, bref… pataphysique.

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Valéry Paul – Mauvaises pensées et autres

Valéry Paul - Mauvaises pensées et autres - Bibliothèque numérique romande - Jean-Claude Stehli Nature morte aux oignonsValéry Paul – Mauvaises pensées et autres : Le poète nous livre ici ses Mauvaises pensées, parfois en vrac, des pensées courtes, drôles et percutantes : « Adieu dit le mourant au miroir qu’on lui tend, nous ne nous verrons plus », ou bien « Qu’est-ce qu’un sot ? – Peut-être ce n’est qu’un esprit peu exigeant, qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ? » ; parfois elles sont plus développées, organisées thématiquement, plus philosophiques, sur la beauté, l’amour, la pensée, l’intelligence, la gloire, etc.

« Rien ne me prouve que je ne serai jamais du parti ou de l’opinion adverse. Il y a de la victime dans le bourreau et du bourreau dans la victime, du croyant dans l’incroyant, et de l’incroyant dans le croyant. Il y a de quoi passer de l’un à l’autre ; et c’est peut-être cette puissance de transformation qui est l’essence même du véritable Moi. »

Voici une mine de citations pour dissertations : Valéry sait utiliser les mots et leurs contraires, les faire jouer entre eux pour nous faire réfléchir.

Ces Pensées ne sont pas à lire d’une traite, elles sont à lire par petites touches, à méditer, à relire, à décortiquer, à réfléchir.
« Je suis une protestation vivante »

Paul Valéry (Sète, 1871 – Paris, 1945) étudie à Montpellier où la lecture d’À Rebours de J.-K. Huysmans l’introduit à Verlaine et Mallarmé. Il se met à écrire des poèmes, rencontre et échange une correspondance régulière avec Pierre Louÿs, Mallarmé, Gide, Heredia, Debussy. Après une crise affective, en 1892 (la nuit de Gênes), il renonce à la poésie, s’établit à Paris et s’oriente vers une carrière administrative fructueuse. Il écrit cependant des essais comme l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ou des œuvres d’imagination telle La soirée avec M. Teste. Poussé par André Gide et Gaston Gallimard, il revient à la poésie avec La jeune Parque (écrit entre 1913 et 1917), puis réédite, en 1920, des poèmes parus entre 1890 et 1893 sous le nom d’Album de vers anciens et enfin, en 1922, réunit ses poèmes les plus récents dans Charmes. Ces publications rencontrent un énorme succès. Devenu presque poète officiel, Paul Valéry n’écrira plus que des œuvres de circonstances, des préfaces, des conférences… Académicien, professeur au Collège de France, il reçut, à sa mort, des funérailles nationales et fut inhumé, selon ses vœux, au Cimetière marin de Sète.

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Develey Emmanuel – Les Égyptiens sur les Bords du Lac Léman

Develey Emmanuel - Les Égyptiens sur les Bords du Lac Léman - Bibliothèque numérique numérique romande - photo Sylvie Savary Tour du Château Saint-Maire LausanneDeveley Emmanuel – Les Égyptiens sur les Bords du Lac Léman ou Sébastien de Montfaucon, dernier évêque de Lausanne (Chronique du Commencement du 16e siècle) : Lausanne, 1526 : que viennent faire des Égyptiens au bord du Lac Léman ? Qui plus est à une époque où de plus en plus de catholiques, lassés des mœurs dissolues du clergé, se tournent vers la Réforme ? C’est à travers une histoire à rebondissements qu’on le saura ! Les protagonistes : Sébastien de Montfaucon, prince-évêque de Lausanne, davantage intéressé par ses plaisirs que par le bien de la religion, son neveu Édouard, amoureux de la belle Victorine Lullin dont le père est un réformé genevois convaincu. Ajoutez-y un pseudo-chanoine qui assassine sans scrupule, un enlèvement, des courses-poursuites, le dédale des souterrains lausannois… et le duc de Savoie qui veut sa part de pouvoir.

Des anecdotes rocambolesques qui sont prétexte à un récit historique très documenté de cette époque charnière qui voit l’entrée de la Réforme en Pays de Vaud, et l’indépendance des villes s’imposer contre le duché de Savoie. Il se terminera par la fuite, le 13 mai 1536, du dernier évêque de Lausanne, Sébastien de Montfaucon, devant les troupes bernoises.

Emmanuel Develey est né à Payerne en 1764. Après des études de mathématiques et de physique à Genève et à Paris, il revient s’établir à Lausanne, où il sera professeur de physique, mathématiques et astronomie, puis recteur. Partisan de la Révolution dès 1789, il siège au comité de réunion en janvier 1798, est membre de la Société des amis de la liberté, club aux idées avancées. Membre de sociétés savantes en France, Saxe, Russie, Develey eut une réputation de pédagogue dans toute l’Europe. Il est décédé à Lausanne en 1839 (source de la biographie : Dictionnaire historique de la Suisse).

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Doret Gustave – Lettres à ma nièce sur la musique en Suisse

Lettres à ma nièce sur la musique en Suisse - Gustave Doret - Bibliothèque numérique romande - Orchestre symphonique genevois François Rudhard Laura Barr-WellsDoret Gustave – Lettres à ma nièce sur la musique en Suisse : Octobre 1917- juillet 1918, la première guerre mondiale marque un tournant. Les États-Unis entrent en Guerre, la révolution éclate en Russie et juillet 1918 marque le début de la contre-offensive alliée. Dans cette période, Gustave Doret, un musicien suisse, écrit à sa nièce, alors à l’étranger, une dizaine de lettres sur la musique comme pour trancher avec la dureté du contexte.

Il y évoque divers aspects de la vie musicale en Suisse, la disparité de la conception de la musique entre régions alémaniques et romandes, la prépondérance de la musique germanique et les vagues de protestations que celle-ci soulève en cette période troublée, la frilosité des directeurs musicaux avides de succès commerciaux auprès d’un public pas toujours très averti et la difficulté pour un jeune compositeur de recevoir crédit de son talent. Il adresse un plaidoyer pour la défense de l’art musical suisse naissant et insiste sur la nécessité de s’y intéresser, de la programmer dans des concerts, que l’on soit un suisse ou un musicien étranger.

L’éducation musicale au sein des écoles, par contre, ne recueille pas son enthousiasme. Il critique la médiocrité du matériel musical proposé aux enfants et le danger que représente cette « non-formation » musicale scolaire pour le futur. D’illustres et nombreux compositeurs ont aimé venir en Suisse tant pour y trouver l’inspiration dans la composition que pour venir s’y ressourcer et nombreuses sont les œuvres de ces compositeurs étrangers qui ont un peu de la Suisse en elles ! Gustave Doret retrace la « naissance » de certaines de ces œuvres désormais célèbres et il conclut son recueil de lettres à sa nièce par une approche comparative entre les Conservatoires et Écoles de musique. Il n’est pas toujours tendre avec les autorités musicales de ces institutions et il invite, tant les dilletanti que les futurs professionnels , à bien rester dans leurs rôles respectifs pour le bienfait de la musique ! Cependant, il nous fait part de son admiration pour les grands interprètes que furent le pianiste Paderewski, l’organiste Widor, le compositeur Claude Debussy.

Ces lettres sont un témoignage du monde musical suisse du début du 20ème siècle, vu par les yeux d’un connaisseur, parfois dogmatique, mais surtout désireux de préserver la culture nationale encore fragile de la Suisse à ce moment-là.

Gustave Doret (1866- 1943) fut un musicien vaudois, violoniste formé à Paris, compositeur, chef d’orchestre en Suisse et à l’étranger. Il fut aussi correspondant musical et Professeur au Conservatoire de Musique de Genève.

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Voltaire – Traité sur la Tolérance

Traité sur la Tolérance - Voltaire Bibliothèque numérique romande - Laura Barr-Wells Bras de mer près de MaguelonneVoltaire – Traité sur la Tolérance, Conversation de Lucien, Érasme et Rabelais aux Champs-Élysées, De l’horrible danger de la lecture : « Ce petit globe, qui n’est qu’un point, roule dans l’espace, ainsi que tant d’autres globes ; nous sommes perdus dans cette immensité. […] Un de ces êtres imperceptibles dit à quelques-uns de ses voisins, dans l’Arabie, ou dans la Cafrerie : « Écoutez-moi ; car le Dieu de tous ces mondes m’a éclairé : il y a neuf cent millions de petites fourmis comme nous sur la terre ; mais il n’y a que ma fourmilière qui soit chère à Dieu, toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité ; elle sera seule heureuse, et toutes les autres seront éternellement infortunées. » […] J’oserais dire, par exemple, à un dominicain inquisiteur pour la foi : « Mon frère, vous savez que chaque province d’Italie a son jargon, et qu’on ne parle point à Venise et à Bergame comme à Florence. L’Académie de la Crusca a fixé la langue […] mais, croyez-vous que le consul de l’Académie, et en son absence Buon Matei, auraient pu en conscience faire couper la langue à tous les Vénitiens et à tous les Bergamasques qui auraient persisté dans leur patois ? » L’inquisiteur me répond : « Il y a bien de la différence, il s’agit ici du salut de votre âme ; c’est pour votre bien que le directoire de l’Inquisition ordonne qu’on vous saisisse sur la déposition d’une seule personne, fût-elle infâme et reprise de justice ; que vous n’ayez point d’avocat pour vous défendre, que le nom de votre accusateur ne vous soit pas seulement connu ; que l’inquisiteur vous promette grâce, et ensuite vous condamne ; qu’il vous applique cinq tortures différentes, et qu’ensuite vous soyez ou fouetté, ou mis aux galères, ou brûlé en cérémonie : […] cette pieuse pratique ne peut souffrir de contradiction. » […]

Il y a dans l’Europe quarante millions d’habitants qui ne sont pas de l’Église de Rome : dirons-nous à chacun d’eux, « Monsieur, attendu que vous êtes infailliblement damné, je ne veux ni manger, ni contracter, ni converser avec vous ? »

Un traité rafraîchissant, écrit sur le coup d’une indignation (l’exécution sur la roue d’un protestant de Toulouse) dans lequel Voltaire fait le tour des diverses manifestations de Tolérance et d’Intolérance ou du Fanatisme dans le christianisme, chez les Romains de l’Antiquité et chez le Juifs. Parfois un peu daté dans quelques jugements à l’emporte-pièce portés sur des peuples de l’antiquité mais un plaidoyer incisif contre le fanatisme religieux car une « religion forcée n’est plus religion » et « ne produit que des hypocrites ou des rebelles. »

« Ne devons-nous pas, conclut-il, regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? Mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ? […] La nature dit à tous les hommes : Je vous ai tous fait naître faibles et ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre et pour l’engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez-vous ; puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous et supportez-vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n’arrivera jamais, quand il n’y aurait qu’un seul homme d’un avis contraire, vous devriez lui pardonner ; car c’est moi qui le fais penser comme il pense. »

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Gauguin Paul – Noa Noa

Noa Noa - Paul Gauguin - Bibliothèque numérique romande - Paul Gauguin Les Cochons noirsGauguin Paul – Noa Noa : Noa Noa, veut dire odorant, parfumé, en tahitien… Noa Noa c’est le carnet de bord intime de Paul Gauguin et un essai de cosmogonie tahitienne.

Après être parti de Paris, ruiné, Gauguin passe deux ans à Tahiti, années heureuses et propices à un renouveau de sa peinture. Déçu de Papete où il trouve un monde similaire à celui qu’il vient de quitter en Europe, il décide donc de partir vivre dans la brousse pour essayer de trouver la Tahiti d’autrefois. Gauguin trouve là le temps de se consacrer à l’écriture et à la peinture. Sa solitude lui permet de tisser des contacts avec les « sauvages », comme les appellent les Parisiens, de maîtriser mieux leur langue et de s’unir ensuite avec une toute jeune fille des îles.

Aidé par cette jeune Teura, il tente d’expliquer aux Européens la cosmogonie maorie, les rites religieux, dont le cannibalisme et les sacrifices humains, les cérémonies pour la nomination du roi, le mariage traditionnel, mêlés au culte chrétien inspiré par les missionnaires en place.

Cet essai permet de mieux comprendre l’œuvre de Gauguin, son approche des couleurs, des paysages et des femmes maories. C’est le récit d’une renaissance de l’homme civilisé dépravé, en « sauvage » maori.

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Rambert Eugène – Les Alpes suisses (2ème série)

Les Alpes suisses (2ème série) - Eugène Rambert - Bibliothèque numérique romande - photo Sylvie Savary Les Dents du MidiRambert Eugène – Les Alpes suisses (2ème série) : Berceau de la nation helvétique et haut lieu du tourisme international, les Alpes suscitent dès le 18e siècle un regain d’intérêt, tant auprès des savants et lettrés que des voyageurs avides de sensations fortes. Les Alpes suisses, d’Eugène Rambert (1830-1886), paru en cinq séries entre 1865 et 1875, en est un vivant témoignage.

Publiée en 1866, la deuxième série est un volume tout en contrastes. Le premier essai examine le mythe des Alpes, lequel s’élabore entre la fin du 18e et la fin du 19e siècles, durant cette période de mutation où le pays, en voie d’industrialisation et d’urbanisation, peine encore à se reconnaître dans sa modernité. Face à l’instabilité politique et sociale qui menace son unité, la Suisse officielle présente les Alpes non seulement comme le cœur de l’identité nationale, mais comme un « bien commun qui transcende la diversité des langues et des histoires cantonales »*. Ainsi, la Suisse et, en particulier, les habitants de ses vallées alpines, vues comme des refuges peu accessibles de l’extérieur, pourraient-ils être à l’origine du fédéralisme helvétique et de l’idée de liberté. Pourtant, les Alpes, situées au centre de l’Europe, furent plutôt un lieu de circulation entre nord et sud. Isabelle de Montolieu (1751-1832) décrit, dans « Les Châteaux suisses » (publiés par la BNR), les relations profondes et multiples qui existèrent, au Moyen-Âge, entre la Suisse romande et ses voisins. De même Marie Trolliet (1831-1895) narre, parmi ses nouvelles (publiées par la BNR), les aventures des bergers d’alpages valaisans allant faire leurs courses dans les villes de l’Italie du Nord et passant par de nombreux cols aujourd’hui tombés en désuétude.

Si Eugène Rambert reprend à son compte certains thèmes de ce discours fédérateur, il n’en épouse pas tous les clichés et récuse notamment avec vigueur toute idée de relation intrinsèque entre la nation et la nature, chère à la pensée déterministe de son temps : « La liberté, affirme-t-il sans ambages, est fille de l’homme, et elle n’a dans la nature ni gage ni symbole, pas plus que la science, pas plus que la vertu. La liberté ne se donne ni ne se reçoit ; elle s’acquiert. »

Les textes suivants, d’une teneur très variée, reflètent l’approche libre et imaginative de l’auteur vis-à-vis de son vaste sujet. La deuxième partie du livre comprend ainsi : un pittoresque récit de chasse au chamois dans les Alpes vaudoises ; une nouvelle attachante sur la vie misérable d’un chevrier valaisan, ainsi qu’une étude topographique détaillée de la Dent du Midi, dans laquelle l’auteur nous narre de manière vivante les péripéties de ses ascensions, en particulier celle de la « résistante » Cime de l’Est, et fait preuve de son immense talent d’observation. En guise de conclusion, Eugène Rambert, soucieux de préserver tous les aspects d’une culture alpine en voie de disparition, offre à ses lecteurs la transcription d’une chanson en patois vaudois, assortie de notes et d’une traduction.

*Gilles Rudaz et Bernard Debarbieux, La Montagne suisse en politique (Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes, 2013), 15.

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Voltaire – Lettres philosophiques

Lettres philosophiques - Voltaire - Bibliothèque numérique romande - esquisse Quentin de la TourVoltaire – Lettres philosophiques : Bien que publiées il y a près de 300 ans, les Lettres philosophiques gardent une actualité étonnante. En vingt-cinq lettres, rédigées en partie alors qu’il était en exil à Londres, Voltaire traite de questions religieuses (quakers, anglicans, presbytériens, sociniens), politiques (parlement, gouvernement, commerce), scientifiques (Newton, Locke, la question de l’ « insertion de la petite vérole », l’attraction, la chronologie, l’infini), littéraires (la comédie, la tragédie, l’Académie), philosophiques (Pascal), avec une liberté d’esprit réjouissante.

Rédigées quelques décennies avant l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, les Lettres philosophiques annoncent les Lumières et reflètent le même désir de comprendre et d’approfondir tous les sujets d’actualité, même les plus complexes – avec, en plus, l’esprit critique et les formules cinglantes de l’auteur. Ainsi à la fin de la lettre sur Pascal : « C’est assez d’avoir cru apercevoir quelques erreurs d’inattention dans ce grand génie ; c’est une consolation pour un esprit aussi borné que le mien d’être bien persuadé que les plus grands hommes se trompent comme le vulgaire ». Et sur les quakers : « Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître, ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l’inspiration. De là ils eurent le nom de quakers, qui signifie trembleurs. Le petit peuple s’amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent. »

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Rambert Eugène – Les Alpes suisses (1ère série)

Les Alpes suises 1 - Eugène Rambert - Bibliothèque numérique romande - photo Sylvie SavaryRambert Eugène – Les Alpes suisses (1ère série) : Objet d’engouement indissociable de l’identité suisse, les Alpes, telles qu’on les envisage aujourd’hui, auraient été « inventées » au Siècle des Lumières, au moment où poètes et philosophes (Haller, Rousseau, Burke, Kant et Goethe, parmi d’autres) posent un regard nouveau sur la nature et introduisent dans l’esthétique européenne les notions de sublime et de pittoresque. Réputées jusqu’alors sauvages et inhospitalières, les Alpes se muent en paysages (Walter 94-97*) et deviennent bientôt une étape obligée du Grand Tour, offrant aux jeunes gens des élites britanniques et continentales des 18e et 19e siècles le spectacle grandiose de leurs panoramas. En réalité, comme le démontre notamment Claude Reichler**, cette thèse, encore très en vogue, mérite d’être nuancée. Car les Alpes ont toujours attiré les voyageurs, et ce bien avant le 18e siècle. Si certains n’y voient qu’un monde effroyable et monstrueux (Lescarbot, 1618, in Walter 91), d’autres – des intellectuels et savants sans doute plus hardis et plus éclairés – en ramènent des écrits richement illustrés (Reichler 2013) qui témoignent de l’intérêt continu que suscite, depuis la Renaissance, ce haut-lieu de l’imaginaire helvétique.

Les Alpes suisses, d’Eugène Rambert (1830-1886), s’inscrit dans le droit-fil de ce mouvement d’appropriation culturelle et scientifique du massif alpin qui fleurit particulièrement aux 18e et 19e siècles. L’œuvre, dynamique dans sa diversité, est celle d’un érudit et d’un curieux qui fut à la fois professeur (il donna son nom à un prix littéraire), poète, essayiste, naturaliste et grand amateur d’altitude. L’ouvrage, écrit d’une plume alerte et enjouée, fut publié en cinq séries entre 1864 et 1875. Malgré son ampleur encyclopédique, l’ensemble, quelque peu disparate, reste très accessible, car l’auteur a soin de mettre ses connaissances du terrain à la portée de son public citadin et sait faire partager à ses lecteurs sa ferveur d’alpiniste.

La première série, publiée en 1865, s’ouvre sur un petit essai (Les plaisirs d’un grimpeur) dans lequel Rambert se plaît à comparer l’alpinisme aux jeux de hasard. Vient ensuite le compte-rendu d’une exploration du massif glaronnais des Clarides. Nous sommes loin du tourisme pédestre d’aujourd’hui. L’escalade se fait à la force des bras et des jarrets, et à l’aide de cartes encore très incomplètes, mais les récompenses n’en sont que plus mémorables. Le texte suivant, une petite nouvelle (Les Cerises du vallon de Gueuroz), nous transporte dans la vallée du Trient et décrit à grands traits les dures conditions de vie des flotteurs de bois. Le partie principale du volume s’achève sur une étude de la flore alpine, dont on appréciera tant l’ampleur que la verve poétique : « La nature, écrit Rambert non sans humour, était en veine de romantisme, quand elle a marié à l’immobilité du sapin la joyeuse coquetterie du hêtre. […] Les jeunes sapins […] sont faits pour vivre en société et se prêter assistance. Aussi l’intérêt général l’a-t-il emporté sur les fantaisies de l’humeur individuelle. Tous prennent la forme qui convient le mieux à tous ; aucun ne dévie du type. Les nécessités d’une lutte en commun ont imprimé à la race entière un instinct d’ordre et de discipline. » Existe-t-il au monde essence plus helvétique que le sapin ? Enfin Eugène Rambert revient sur l’accident de Whymper lors de la première ascension du Cervin avec un plaidoyer pour le maintien de la « cordée » dans l’alpinisme.

( *François Walter, « La montagne des Suisses. Invention et usage d’une représentation paysagère (XVIIIe-XXe siècles) », Études rurales, 1991, Volume 121, Numéros 121-124, 1991. De l’agricole au paysage, pp. 91-107. [Consulté en ligne le 16 juillet 2015.], **Claude Reichler, Les Alpes et leurs imagiers. Voyage de l’histoire du regard. [Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes, 2013], 27.)

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